L’homme de cour (XCI – XCV).

XCI

Agir sans crainte de manquer.

La crainte de ne pas réussir découvre le faible de celui qui exécute, à son rival. Si, dans la chaleur même de la passion, l’esprit est en suspens, dès que ce premier feu sera passé il se reprochera son imprudence. Toutes les actions qui se font avec doute sont dangereuses, il vaudrait mieux s’en abstenir. La prudence ne se contente point de probabilités, elle marche toujours en plein jour. Comment réussirait une entreprise que la crainte condamne dès que l’esprit l’a conçue ? Et si la résolution, qui a passé à toutes voix dans le conseil de la raison, a souvent une mauvaise issue, qu’attendre de celle qui a chancelé dès le commencement dans la raison et dans le pressentiment ?


XCII

L’esprit transcendant en toutes choses.

C’est la principale règle, soit pour agir, ou pour parler. Plus les emplois sont sublimes, et plus cet esprit est nécessaire. Un grain de prudence vaut mieux qu’un magasin de subtilité. C’est un chemin qui mène à l’infaillible, quoiqu’il n’aille pas tant au plausible. Quoique le renom de sagesse soit le triomphe de la renommée, il suffira de contenter les sages, dont l’approbation sert de pierre de touche aux entreprises.


XCIII

L’homme universel.

L’homme qui possède toutes sortes de perfections en vaut lui seul beaucoup d’autres ; il rend la vie heureuse en se communiquant à ses amis. La variété jointe à la perfection est le passe-temps de la vie. C’est une grande adresse que de savoir se fournir de tout ce qui est bon, et, puisque la nature a fait en l’homme, comme en son plus excellent ouvrage, un abrégé de tout l’univers, l’art doit faire aussi de l’esprit de l’homme un univers de connaissance et de vertu.


XCIV

Capacité inépuisable.

Que l’habile homme se garde bien de laisser sonder le fond de son savoir et de son adresse, s’il veut être révéré de chacun ; qu’il se laisse connaître, mais non comprendre ; que personne n’ait sur lui l’avantage de trouver les bornes de sa capacité, de peur que l’on ne vienne à se détromper ; qu’il se ménage si bien que personne ne le voie tout entier. L’opinion et le doute attirent plus de vénération à celui de qui l’on ne connaît pas l’étendue de l’esprit, que ne fait la connaissance entière de ce qu’il est, si grand et si habile qu’il puisse être.


XCV

Savoir entretenir l’attente d’autrui.

Le moyen de l’entretenir est de lui fournir toujours de nouvelle nourriture. Le beaucoup doit promettre davantage ; une grande action doit servir d’aiguillon à d’autres encore plus grandes. Il ne faut pas tout montrer dès la première fois. C’est un coup d’adresse de savoir mesurer ses forces au besoin et au temps, et de s’acquitter de jour en jour de ce que l’on doit à l’attente publique.


Baltasar Gracián. L’homme de cour.