Sociabilité Française.

Le péché et le mérite de la France sont dans sa sociabilité. Les gens ne semblent faits que pour se retrouver et parler. Le besoin de conversation provient du caractère acosmique de cette culture. Ni le monologue ni la méditation ne la définissent. Les Français sont nés pour parler et se sont formés pour discuter. Laissés seuls, ils bâillent. Mais quand bâillent-ils en société ? Tel est le drame du XVIIIe siècle.

Les moralistes médisent de l’homme dans ses rapports avec ses semblables ; ils ne se sont pas élevés à sa condition en tant que telle. Pour cette raison, ils ne peuvent dépasser l’amertume et l’âcreté – et l’anecdote, non plus. Ils déplorent l’orgueil, la vanité, la mesquinerie, mais ils ne souffrent pas de la solitude intérieure de la créature. Que dirait La Rochefoucauld au milieu de la nature ? Il penserait certainement à la duplicité de l’homme, mais il ne serait pas capable de concevoir quelle sincérité se cache dans le frisson d’isolement qui le parcourt en ces instants de solitude métaphysique. Pascal est une exception. Mais jusqu’à lui – jusqu’au plus sérieux des Français – l’oscillation entre le monastère et le salon est évidente. C’est un homme du monde contraint, par la maladie, à ne plus être français que par sa manière de formuler les choses. Dans son reste de santé, il ne se distingue pas des autres moralistes. Supprimez-lui Port-Royal : il vous reste un causeur.

Les moralistes romains de la décadence, si on les lit encore aujourd’hui, c’est parce qu’ils ont approfondi l’idée de destin et l’ont apparentée aux déambulations de l’homme dans la nature. Chez les moralistes français – et chez tous les Français –, on ne la retrouve pas. Ils n’ont pas créé une culture tragique. La raison – d’ailleurs moins elle-même que son culte – a apaisé l’agitation orageuse de notre for intérieur laquelle, étant irrésistible et nuisible à notre quiétude, nous oblige à penser au destin, à son absence de pitié pour notre petitesse. La France est dépourvue du côté irrationnel, du possible fatal. Elle n’a pas été un pays malheureux. La Grèce – dont on a envié l’harmonie et la sérénité – a subi le tourment de l’inconnu. La langue française ne supporte pas Eschyle. Il est trop puissant. Quant à Shakespeare, il y sonne doux et gentillet, même si, après une lecture de Racine, Hamlet ou Macbeth semblent mettre le feu aux vers français. Comme si la langue était incendiée par le tumulte et la passion des mots. L’infini n’a pas sa place dans le paysage français. Les maximes, les paradoxes, les notes et les tentatives, si. La Grèce était plus complexe.

C’est une culture acosmique, non sans terre mais au-dessus d’elle. Ses valeurs ont des racines, mais elles s’articulent d’elles-mêmes, leur point de départ, leur origine ne comptent pas. Seule la culture grecque a déjà illustré ce phénomène de détachement de la nature – non pas en s’en éloignant, mais en parvenant à un arrondi harmonieux de l’esprit. Les cultures acosmiques sont des cultures abstraites. Privées de contact avec les origines, elles le sont aussi avec l’esprit métaphysique et le questionnement sous-jacent de la vie. L’intelligence, la philosophie, l’art français appartiennent au monde du Compréhensible.

Et lorsqu’elles le pressentent, elles ne l’expriment pas, contrairement à la poésie anglaise et à la musique allemande. La France ? Le refus du Mystère.

Elle ressemble davantage à la Grèce antique. Mais alors que les Grecs alliaient le jeu de l’intelligence au souffle métaphysique, les Français ne sont pas allés aussi loin, ils n’ont pas été capables – eux qui aiment le paradoxe dans la conversation – d’en vivre un en tant que situation.

Deux peuples : les plus intelligents sous le soleil.

L’affirmation de Valéry selon laquelle l’homme est un animal né pour la conversation est évidente en France, et incompréhensible ailleurs. Les définitions ont des limites géographiques plus strictes que les coutumes.


Emil Cioran. De la France (1941).