Le bon goût en France.

Vous pouvez croire en ce que vous voulez, vous pouvez édifier des divinités devant lesquelles vous prosterner ou auxquelles sacrifier. Elles viennent de l’extérieur, elles sont des absolus extérieurs. La véritable divinité de l’homme est un critère qu’il a dans le sang et d’après lequel il juge toutes choses. Sous quel angle jauger la nature, selon quel impératif psychologique sélectionner les valeurs, voilà l’absolu effectif, en comparaison duquel celui que prône la foi est pâle et insipide.

La divinité de la France : le Goût. Le bon goût.

Selon lequel, le monde – pour exister – doit plaire ; être bien fait ; se consolider esthétiquement ; avoir des limites ; être un enchantement du saisissable ; un doux fleurissement de la finitude.

Un peuple de bon goût ne peut pas aimer le sublime, qui n’est que la préférence du mauvais goût porté au monumental. La France considère tout ce qui dépasse la formecomme une pathologie du goût. Son intelligence n’admet pas non plus le tragique dont l’essence se refuse à être explicite, tout comme le sublime. Ce n’est pas pour rien que l’Allemagne – das Land den Geschmacklosigkeit– les a cultivés tous les deux : catégories des limites de la culture et de l’âme.


Le goût se place aux antipodes du sens métaphysique, il est la catégorie du visible. Incapable de s’orienter dans l’embrouillement des essences, entretenues par la barbarie de la profondeur, il cajole l’ondulation immédiate des apparences. Ce qui n’enchante pas l’œil est une non-valeur : voici quelle semble être sa loi. Et qu’est-ce que l’œil ? L’organe de la superficialité éternelle – la recherche de la proportion, la peurdu manque de proportion définit son avidité pour les contours observés. L’architecture, ornée selon l’immanence ; la peinture d’intérieur et le paysage, sans la suggestion des lointains intacts (Claude Lorrain – un Ruysdael salonard, honteux de rêver) ; la musique de la grâce accessible et du rythme mesuré, autant d’expressions de la proportion, de la négation de l’infini. Le goût est beauté soupesée, élevée au raffinement catégoriel. Les dangers et les fulminances du beau lui semblent des monstres ; l’infini – une chute. Si Dante avait été français, il n’aurait décrit que le Purgatoire. Où aurait-il trouvé en lui assez de force pour l’Enfer et le Paradis et assez d’audace pour les soupirs extrêmes ?


Emil Cioran. De la France (1941).