L’homme de cour (LXVI – LXX).

LXVI

Prendre bien ses mesures, avant que d’entreprendre.

Quelques-uns regardent de plus près à la direction qu’à l’événement ; et néanmoins la direction n’est pas une assez bonne caution pour garantir du déshonneur qui suit un succès malheureux. Le vainqueur n’a point de compte à rendre. Il y a peu de gens capables d’examiner les raisons et les circonstances, mais chacun juge par l’événement. C’est pourquoi l’on ne perd jamais sa réputation, quand on réussit. Une heureuse fin couronne tout, quoiqu’on se soit servi de faux moyens pour y arriver ; car c’est un art que d’aller contre l’art, quand on ne peut pas autrement parvenir à ce qu’on prétend.


LXVII

Préférer les emplois plausibles.

La plupart des choses dépendent de la satisfaction d’autrui. L’estime est aux perfections ce que les zéphyrs sont aux fleurs ; c’est-à-dire nourriture et vie. Il y a des emplois universellement applaudis, et d’autres qui, bien qu’ils soient relevés, ne sont point recherchés. Les premiers gagnent la bienveillance commune, parce qu’on les exerce à la vue de tout le monde. Les autres tiennent davantage du majestueux, et, comme tels, attirent plus de vénération ; mais, parce qu’ils sont imperceptibles, ils en sont moins applaudis. Entre les princes, les victorieux sont les plus célèbres : et c’est pour cela que les rois d’Aragon ont été si fameux par leurs titres de guerriers, de conquérants, de magnanimes. Que l’homme de mérite choisisse donc les emplois où chacun se connaît et où chacun a part, s’il veut s’immortaliser à toutes voix.


LXVIII

Faire comprendre est bien meilleur que faire souvenir.

Quelquefois il faut remémorer, quelquefois aviser. Quelques-uns manquent de faire des choses qui seraient excellentes, parce qu’ils n’y pensent pas. C’est alors qu’un bon avis est de saison pour leur faire concevoir ce qui importe. Un des plus grands talents de l’homme est d’avoir la présence d’esprit pour penser à ce qu’il faut, faute de quoi plusieurs affaires viennent à manquer. C’est donc à celui qui comprend de porter la lumière ; et à celui qui a besoin d’être éclairé de rechercher l’autre. Le premier doit se ménager, et le second s’empresser. Il suffit au premier de frayer le chemin au second. Cette maxime est très importante, et tourne au profit de celui qui instruit ; et, en cas que sa première leçon ne suffise, il doit, avec plaisir, passer un peu plus avant. Après être venu à bout du non, il faut attraper adroitement un oui, car il arrive souvent de ne rien obtenir parce que l’on ne tente rien.


LXIX

Ne point donner dans l’humeur vulgaire.

C’est un grand homme que celui qui ne donne point d’entrée aux impressions populaires. C’est une leçon de prudence de réfléchir sur soi-même, de connaître son propre penchant, et de le prévenir, et d’aller même à l’autre extrémité pour trouver l’équilibre de la raison entre la nature et l’art. La connaissance de soi-même est le commencement de l’amendement. Il y a des monstres d’impertinence qui sont tantôt d’une humeur, tantôt d’une autre, et qui changent de sentiments comme d’humeur. Ils s’engagent à des choses toutes contraires, se laissant toujours entraîner à l’impétuosité de ce débordement civil qui ne corrompt pas seulement la volonté, mais encore la connaissance et le jugement.


LXX

Savoir refuser.

Tout ne se doit pas accorder, ni à tous. Savoir refuser est d’aussi grande importance que savoir octroyer ; et c’est un point très nécessaire à ceux qui commandent. Il y va de la manière. Un non de quelques-uns est mieux reçu qu’un oui de quelques autres, parce qu’un non assaisonné de civilité contente plus qu’un oui de mauvaise grâce. Il y a des gens qui ont toujours un non à la bouche, le non est toujours leur première réponse, et, quoiqu’il leur arrive après de tout accorder, on ne leur en sait point de gré, à cause du non mal assaisonné qui a précédé. Il ne faut pas refuser tout- à-plat, mais faire goûter son refus à petites gorgées, pour ainsi dire. Il ne faut pas non plus tout refuser, de peur de désespérer les gens, mais au contraire laisser toujours un reste d’espérance pour adoucir l’amertume du refus. Que la courtoisie remplisse le vide de la faveur, et que les bonnes paroles suppléent au défaut des bons effets. Oui et non sont bien courts à dire ; mais, avant que de les dire, il y faut penser longtemps.


Baltasar Gracián. L’homme de cour.