L’homme de cour (LXI – LXV).

LXI

Exceller dans l’excellent.

C’est une grande singularité parmi la pluralité des perfections. Il n’y peut avoir de héros qu’il n’y ait en lui quelque extrémité sublime. La médiocrité n’est pas un objet assez grand pour l’applaudissement. L’éminence dans un haut emploi distingue du vulgaire, et élève à la catégorie d’homme rare. Être éminent dans une profession basse, c’est être grand dans le petit, et quelque chose dans le rien. Ce qui tient davantage du délectable en tient moins du sublime. L’éminence en des choses hautes est comme un caractère de souveraineté, qui excite l’admiration et concilie la bienveillance.


LXII

Se servir de bons instruments.

Quelques-uns font consister la délicatesse de leur esprit à en employer de mauvais : point d’honneur dangereux et digne d’une malheureuse issue. L’excellence du ministre n’a jamais diminué la gloire du maître; au contraire, tout l’honneur du succès retourne après à la cause principale, et pareillement tout le blâme. La renommée célèbre toujours les premiers auteurs. Elle ne dit jamais : Cet homme a eu de bons ou de mauvais ministres ; mais : Il a été bon, ou mauvais ouvrier. Il faut donc tâcher de bien choisir ses ministres, puisque c’est d’eux que dépend l’immortalité de la réputation.


LXIII

L’excellence de la primauté.

Si la primauté est secondée de l’éminence, elle est doublement excellente. C’est un grand avantage au jeu d’être le premier en main, car on gagne à cartes égales. Plusieurs eussent été les phénix de leur profession, si d’autres ne les eussent pas précédés. Les premiers ont le droit d’aînesse dans le partage de la réputation, et il ne reste qu’une maigre portion aux seconds ; encore leur est-elle contestée. Ceux-ci ont beau se tourmenter, ils ne sauraient détruire l’opinion, que le monde a, qu’ils n’ont fait qu’imiter. Les grands génies ont toujours affecté de prendre une nouvelle route pour arriver à l’excellence, mais de telle sorte que la prudence leur a toujours servi de guide. Par la nouveauté des entreprises, les sages se sont fait écrire au catalogue des héros. Quelques-uns aiment mieux être les premiers de la seconde classe, que les seconds de la première.


LXIV

Savoir s’épargner du chagrin.

C’est une science très utile ; c’est comme la sage- femme de tout le bonheur de la vie. Mauvaises nouvelles ne valent rien, ni à donner, ni à recevoir ; il ne faut ouvrir la porte qu’à celles du remède. Il y a des gens qui n’emploient leurs oreilles qu’à ouïr des flatteries ; d’autres qui se plaisent à écouter de faux rapports ; et quelques-uns qui ne sauraient vivre un seul jour sans quelque ennui, non plus que Mithridate sans poison. C’est encore un grand abus de vouloir bien se chagriner toute sa vie pour donner une fois du plaisir à un autre, quelque étroite liaison qu’on ait avec lui. Il ne faut jamais pécher contre soi-même pour complaire à celui qui conseille et se tient à l’écart. C’est donc une leçon d’usage et de justice que, toutes les fois que tu auras à choisir de faire plaisir à autrui, ou déplaisir à toi-même, tu feras mieux de laisser autrui mécontent que de le devenir toi-même, et sans remède.


LXV

Le goût fin.

Le goût se cultive aussi bien que l’esprit. L’excellence de l’entendement raffine le désir, et puis le plaisir de la jouissance. L’on juge de l’étendue de la capacité par la délicatesse du goût. Une grande capacité a besoin d’un grand objet pour se contenter. Comme un grand estomac demande une grande nourriture, il faut des matières relevées à des génies sublimes. Les plus nobles objets craignent un goût délicat, les perfections universellement estimées n’osent espérer de lui plaire. Comme il y en a très peu où il ne manque rien, il faut être très avare de son estime. Les goûts se forment dans la conversation, et l’on hérite du goût d’autrui à force de le fréquenter. C’est donc un grand bonheur d’avoir commerce avec des gens d’excellent goût. Il ne faut pas néanmoins faire profession de ne rien estimer ; car c’est une des extrémités de la folie, et une affectation encore plus odieuse que le goût dépravé. Quelques-uns voudraient que Dieu fît un autre monde et d’autres beautés, pour contenter leur extravagante fantaisie.


Baltasar Gracián. L’homme de cour.