L’homme de cour (LVI – LX).

LVI

Trouver de bons expédients.

C’est l’effet d’une vivacité heureuse qui ne s’embarrasse de rien, non plus que s’il n’arrivait jamais rien de fortuit. Quelques-uns pensent longtemps, et, après cela, ne laissent pas de se tromper en tout ; et d’autres trouvent des expédients à tout, sans y penser auparavant. Il y a des caractères d’antipéristase qui ne réussissent jamais mieux que dans l’embarras ; ce sont des prodiges qui font bien tout ce qu’ils font sur-le- champ, et font mal tout ce qu’ils ont prémédité ; tout ce qui ne leur vient pas d’abord ne leur vient jamais. Ces gens-là ont toujours beaucoup de réputation, parce que la subtilité de leurs pensées et la réussite de leurs entreprises font juger qu’ils ont une capacité prodigieuse.


LVII

Les gens de réflexion sont les plus sûrs.

Ce qui est bien est toujours à temps. Ce qui est fait incontinent se défait aussitôt. Ce qui doit durer une éternité doit être une éternité à faire. L’on ne regarde qu’à la perfection, et rien ne dure que ce qui est parfait. D’un entendement profond, tout en demeure à perpétuité. Ce qui vaut beaucoup coûte beaucoup. Le plus précieux des métaux est le plus tardif et le plus lourd.


LVIII

Se mesurer selon les gens.

Il ne faut pas se piquer également d’habileté avec tous, ni employer plus de forces que l’occasion n’en demande. Point de profusion de science ni de puissance. Le bon fauconnier ne jette de manger au gibier que ce qui est nécessaire pour le prendre. Gardez-vous bien de faire ostentation de tout, car vous manqueriez bientôt d’admirateurs. Il faut toujours garder quelque chose de nouveau pour paraître le lendemain. Chaque jour, chaque échantillon ; c’est le moyen d’entretenir toujours son crédit, et d’être d’autant plus admiré qu’on ne laisse jamais voir les bornes de sa capacité.


LIX

Se faire désirer et regretter.

Si l’on entre par la porte du plaisir dans la maison de la fortune, l’on en sort d’ordinaire par la porte du chagrin : ainsi du contraire. L’habileté est plus à en sortir heureusement qu’à y entrer avec l’applaudissement populaire. C’est le sort commun des gens fortunés d’avoir les commencements très favorables, et puis une fin tragique. La félicité ne consiste pas à avoir l’applaudissement du peuple à son entrée, car c’est un avantage qu’ont tous ceux qui entrent ; la difficulté est d’avoir le même applaudissement à la sortie. Vous en voyez très peu qui soient regrettés. Il arrive rarement que ceux qui sortent soient accompagnés de la bonne fortune ; car son plaisir est de se montrer aussi revêche à ceux qui s’en vont, qu’elle est civile et caressante envers ceux qui viennent.


LX

Le bon sens.

Quelques-uns naissent prudents, ils entrent, par un penchant naturel, dans le chemin de la sagesse, et d’abord ils sont presque à mi-chemin. La raison leur mûrit avec l’âge et l’expérience, et ils arrivent enfin au plus haut degré de jugement. Ils ont horreur du caprice comme d’une tentation de leur prudence, mais surtout dans les matières d’État qui, à cause de leur extrême importance, exigent qu’on prenne toutes les sûretés. De tels hommes méritent d’être au timon de l’État, ou du moins d’être du conseil de ceux qui le tiennent.


Baltasar Gracián. L’homme de cour