Robert Brasillach. Alliés.

Ceci est un extrait du mémorandum écrit par R. Brasillach en prison, dans l’attente de son procès. L’idée, c’est de se préparer aux éventuelles questions. Cette lecture permet de comprendre les motivations de l’auteur durant la période de la collaboration. L’original ayant été perdu, quelques mots peuvent manquer, lesquels sont annotés entre crochets. 


D. : Vous avez attaqué Roosevelt.

R. : Les États-Unis, après une campagne violente contre Hitler, ne sont pas entrés en guerre en 1939. Ils ont laissé sans réponse l’appel de Paul Reynaud en 1940. Ils ne sont entrés en guerre que sur l’attaque du Japon en 1941. Ils ont refusé de reconnaître longtemps le Gouvernement provisoire de la République, et personne n’a jamais pu en donner de raisons valables, alors qu’ils avaient reconnu, comme je l’ai souligné plusieurs fois, des gouvernements qui ne représentaient certes pas ce que représentait la France d’outre-mer comme richesse et comme force. Il m’a donc apparu qu’ils faisaient tout en apparence pour tenir la France dans un état de sujétion et d’infériorité contre lequel les journaux clandestins de la Résistance et le gouvernement d’Alger ont souvent protesté. Il y a trois mois encore, le général Eisenhower demandait aux ouvriers français en Allemagne de se révolter puisque les troupes américaines approchaient : si l’on a procédé à des exécutions de nos malheureux compatriotes abusés par des promesses hâtives, c’est à cette hâte, justement, qu’on le doit. Le député communiste Jacques Duclos a pu dire en novembre sans crainte d’être contredit que la situation des pays occupés, sans charbon, sans travail, sans transports, sans colis familiaux, était pire que sous l’Occupation, et tout le monde sait que la raison en est dans le fait que les Américains ne s’intéressent qu’à leur guerre. Ce sont là des faits, et non de la polémique.


D. : Vous avez attaqué l’Angleterre.

R.: L’Angleterre s’est servie des troupes françaises pour conquérir la Syrie. Après quoi elle nous a fait perdre notre mandat sur la Syrie. Le gouvernement d’Alger a protesté, et nous avons pu, nous Français de toutes opinions, en concevoir les craintes les plus légitimes pour notre Empire. Je n’ai pas besoin, je suppose, bien qu’on jette aujourd’hui un voile pudique sur les faits, de rappeler que les plus hautes autorités [morales] françaises, que les cardinaux ont protesté contre la manière dont les bombardements étaient exécutés avec un plus grand souci de la vie des pilotes anglais que de celle des civils français. Je ne vous [apprendrai] pas que les journaux de la Résistance, Défense de la France en particulier, ont violemment protesté contre le sauvage bombardement de Nantes. Tout cela n’inspire pas un vif amour des Anglo-Saxons.


D. : Ce n’était pas une raison pour collaborer avec l’Allemagne.

R. : Au moment de Montoire, j’étais en captivité. Je puis témoigner de l’immense espérance que la politique ouverte alors avait fait naître chez les prisonniers. Je ne voyais pas comment on pouvait faire autrement que suivre la politique du gouvernement, et il n’était pas dans mon tempérament de le faire d’une façon passive. Tant que j’étais prisonnier, étant officier, je n’ai voulu avoir aucun rapport particulier avec les officiers allemands du camp, et j’ai refusé formellement de collaborer à l’organe de propagande allemande auprès des prisonniers, Trait d’union. Mais en 1941 je redevins libre. J’appris en revenant que l’ambassadeur Abetz faisait dire par des officieux qu’il était personnellement partisan d’une paix sans annexion, et même que la question d’Alsace-Lorraine était réservée. La politique de Montoire me paraissait le seul moyen d’éviter une catastrophe nationale sans précédent. Mais je m’aperçus vite de l’hostilité qu’elle rencontrait auprès d’une partie de l’opinion. On me conseilla même de demeurer dans l’expectative, de ne rien écrire. Je répondis à ceux qui me conseillaient ainsi que je me rendais parfaitement compte des dangers de ma politique. La victoire de l’Amérique me paraissait certaine ; je savais que si elle se produisait, on en voudrait toujours à ceux qui avaient soutenu la nécessité de l’entente avec le vainqueur. Néanmoins, il fallait considérer l’intérêt du pays. Je me disais que les Français patriotes ne devaient pas laisser à des [tiers] le soin d’approcher les partenaires du dialogue. Ils devaient être représentés dans chaque camp, les gaullistes devant obtenir que la France, en cas de victoire des Alliés, retrouvât son rang de grande puissance, les collaborationnistes, en cas de victoire allemande, devant obtenir que la France fût traitée le mieux possible. Cela n’est pas absurde : encore une fois, c’est ce qui s’est passé en 1815, et en 1866, l’Autriche, battue par la Prusse à Sadowa, s’allia avec elle dans une paix sans annexion. Hier la Roumanie était en guerre contre la Russie. Aujourd’hui, vaincue et occupée par elle, elle est devenue son alliée. Considérez-vous comme des traîtres les Roumains qui collaborent ainsi avec les Russes pour essayer de sauver, après une guerre malheureuse, ce qui reste de leur patrie ? Je n’entendais absolument pas par là jouer double jeu. J’ai horreur du double jeu. Je pensais au contraire que chacun devait jouer loyalement sa partie pour sauvegarder les [intérêts] de la France. Tout me donnait raison en apparence, le communiqué militaire, la flotte anglaise qui fondait, l’avance en Russie. Aujourd’hui vous pensez que l’opposition sans merci était plus juste. Je ne discuterai pas les faits. Mais il s’en est fallu de peu, avouez-le, que vos contradicteurs ne deviennent les derniers défenseurs de la cause française.


La Collaboration debout et non couchée

D.: Vous avez pu vous apercevoir que la politique de collaboration était une duperie.

R. : Je n’ai pas à défendre ici l’ensemble de la politique de collaboration. Je puis dire seulement que cette collaboration a été la politique de l’existence même et de la durée de la patrie. Même en admettant que l’Allemagne devait être vaincue, il a été bon, l’histoire le dira, qu’un mince rideau de collaborationnistes fasse écran entre l’occupant et l’occupé. C’est grâce à ce rideau qu’il n’y a pas eu 6 millions de prisonniers, que pendant les premières années l’Allemagne a cru à une entente, ne s’est pas livrée à des mesures trop brutales. Imaginez-vous ce qu’aurait été un pays privé de ses cadres, avec ses élites [captives], ses hommes à peu près tous déportés, non seulement ceux que nous avons vu partir, mais vingt fois plus ? Les collaborationnistes, et je ne parle que des sincères, pas du tout de ceux qui jouaient double jeu, ont permis aux autres de vivre d’abord, de s’organiser, et même, après tout, de résister. Les écrivains collaborationnistes ont permis par ce [moyen], le silence des autres, et leur action souterraine. Les hommes politiques collaborationnistes ont permis aux autres de nouer leurs liens et leurs manœuvres, de préparer un avenir de rechange. C’est à l’abri de la collaboration que la France a pu vivre.


D. : Les Allemands ont néanmoins commis des atrocités. Or vous avez écrit que vous les teniez pour des « copains » et des « frères ».

R. : Je ferai d’abord remarquer que ces phrases ont été écrites avant les grandes tragédies de l’Occupation : Ascq, qui est d’avril 1944, Oradour, qui est de juin 1944. Les massacres d’otages m’ont toujours paru une chose révoltante, mais je suis bien obligé de convenir, avec l’histoire, qu’ils ne sont l’apanage d’aucun peuple. Il y a quarante ans les Anglais, à l’indignation unanime, ont procédé de même avec les Boers. Les communistes ont réuni des [documentations] impressionnantes et inépuisables sur les procédés employés par la France en Indochine en 1930 après la révolte de [Yen-Bay]. Je relisais au mois d’août, un livre de Mme Andrée Viollis, préfacé par André Malraux, SOS Indochine, en même temps que je lisais dans les journaux nouveaux les récits d’atrocités variées. Ils avaient l’air calqués sur ceux de Mme Viollis : villages passés au fil de l’épée, enfants massacrés, tortures sexuelles par l’eau ou l’électricité, etc. Il faut décidément se dire que les polices [politiques] sont les mêmes sous tous les régimes. Je n’ai pas pensé qu’il fallait confondre la France entière avec les [salariés de la Gestapo], pas plus qu’il ne fallait confondre les massacreurs d’Oradour avec les soldats dont la résistance et le courage sont salués aujourd’hui par la presse anglaise, et dont j’estimais alors, avec le maréchal Pétain, qu’ils défendaient la civilisation occidentale. Il s’agissait pour moi de donner une expression un peu [littéraire] au terme bien connu de « frères d’armes » dans une lutte commune.


D. : Mais l’ennemi reste l’ennemi.

R.: Le colonel de Gaulle écrivait en 1934, donc après l’avènement de Hitler au pouvoir, qu’on pouvait rêver aux grandes choses que la France et l’Allemagne pouvaient faire ensemble. Bien d’autres ont fait ce rêve, si rêve il y a.


D. : Il ne s’agit pas d’une simple divergence d’opinion.

R. : C’est M. Churchill qui, saluant récemment dans un discours prononcé en Angleterre le succès électoral de M. Roosevelt, s’écriait textuellement : « Quel exemple pour ces États où les divergences politiques n’arrivent pas à se résoudre par des discours ou des bulletins de vote, où être dans la ligne et n’y pas être deviennent une question de vie ou de mort, que tranchent la violence et l’intrigue, et où il peut y avoir seulement un étroit fossé qui sépare à jamais les gouvernants et leurs victimes. » Voilà ce que l’on pense dans un État qui se vante à bon droit de respecter la liberté d’opinion. La Révolution de 1789 a sur les mains le sang d’André Chénier et le sang de Lavoisier. Les prisons sont remplies aujourd’hui d’André Chéniers et de Lavoisiers. La France s’enlève sa propre crème « her own cream », dit la presse américaine. L’avenir pourra nous en demander compte.


D. : Vous auriez pu vous apercevoir que la Collaboration était une duperie, et rompre plus nettement avec elle. Pourquoi ne pas l’avoir fait ?

R. : Nous avons avalé des couleuvres. Ne l’avez-vous pas fait ? Mers el-Kébir, la Syrie, la non-reconnaissance avant la libération. Vous avez tenu dans l’espoir de l’avenir, comme nous.


Les responsables de la défaite

D. : Vous avez demandé la mort pour ceux que vous appeliez les responsables de la défaite.

R. : J’ai été sévère pour ceux que j’estimais responsables de la défaite précisément parce que je souhaitais la victoire. Je ne puis considérer autrement que comme des coupables ceux qui ont précipité la France dans une guerre alors qu’elle n’avait ni alliés capables de la secourir, ni chars, ni avions. Cet état de choses avait été dénoncé par tous les écrivains politiques et militaires, y compris le général de Gaulle, mais les politiciens ne les ont pas écoutés.


D. : Vous avez demandé la mort pour Mandel, et la Milice a assassiné Mandel.

R. : Je tenais Mandel pour un des responsables de l’excitation à la guerre, cette guerre que nous avons abordée sans préparation et sans armement. C’est à ce titre que je le tenais pour coupable destiné à être jugé d’après les lois en vigueur. Je n’ai pas du tout approuvé son exécution clandestine, acte impolitique et impossible à défendre.


D. : Vous avez cependant fait l’apologie du meurtre de Dormoy.

R.: Cela n’a aucun rapport. Mandel était prisonnier, donc inoffensif et à respecter au titre de prisonnier. Dormoy, en résidence surveillée, donc libre dans sa ville, complotait contre le gouvernement. Son exécution est un acte de guerre civile : Dormoy avait sur la conscience, outre son activité d’alors, son passé que ni les hommes de droite ne peuvent défendre, puisqu’il les a combattus par tous les moyens, ni les communistes, puisqu’il les a fusillés à Clichy en 1937 et que L’Humanité l’a attaqué au moins aussi violemment que les gens de droite.


La Collaboration

D. : Vous avez reconnu le gouvernement de la défaite.

R. : L’armistice du 25 juin 1940 a été salué par la quasi-unanimité des Français avec un soulagement indicible. Il avait été demandé par le gouvernement régulier de la République, alors présidée par M. Albert Lebrun, sur informations données par le général Weygand, chef de l’armée. Il paraissait inévitable depuis la retraite des Flandres. Dans un de ses livres, Au fil de l’épée, le colonel de Gaulle avait même jadis écrit que devant une armée motorisée la défaite était certaine une fois Sedan pris. Sedan a été pris le 14 mai. À la suite de l’armistice, l’Assemblée constituante a, à sa majorité, confié le pouvoir au maréchal Pétain le 10 juillet. M. Lebrun a démissionné et accepté la lettre de remerciements du maréchal, qui prenait régulièrement sa suite. M. Jeanneney, aujourd’hui vice-président du gouvernement provisoire, déclarait le même 10 juillet : « J’atteste à M. le maréchal Pétain notre vénération et la pleine reconnaissance qui lui est due pour un nouveau don de sa personne. Nous connaissons la noblesse de son âme, elle nous a valu des jours de gloire. [Qu’elle nous éclaire] en ces jours d’épreuve et nous prémunisse au besoin contre toute discorde. » Tous les États du monde reconnaissaient le gouvernement du maréchal, y compris le Vatican, les États-Unis, les dominions anglais. Et je n’oublie pas les Soviets, qui ont eu leur ambassade à Vichy jusqu’en juin 1941. Comment ne pas tenir ce gouvernement pour régulier ? L’étranger le reconnaissait, la France espérait en lui, les fonctionnaires lui prêtaient serment de fidélité, l’Empire dans sa majorité le suivait. Les marins français réfugiés en Angleterre, qui n’étaient certes pas soumis à la pression allemande, demandèrent presque tous à rentrer en France. C’est ce gouvernement qui, le 28 octobre 1940, proclamait : « J’entre aujourd’hui dans la voie de la collaboration. » Je me demande comment on pouvait ne pas croire à sa légitimité. Elle avait pour garants le pape, le maréchal Staline et M. Roosevelt qui lui adressait des envoyés extraordinaires, l’Église, la magistrature, la marine et l’espérance des Français. Et même une partie de la clandestinité de laquelle nous pouvions croire n’être séparés que par des nuances (citation de Défense de la France).


Robert Brasillach. Les raisons d’un engagement (Mémorandum écrit par Robert Brasillach pour la préparation de son procès).