L’homme de cour (LI – LV).

LI

L’homme de bon choix.

Le bon choix suppose le bon goût et le bon sens. L’esprit et l’étude ne suffisent pas pour passer heureusement la vie. Il n’y a point de perfection où il n’y a rien à choisir. Pouvoir choisir, et choisir le meilleur, ce sont deux avantages qu’a le bon goût. Plusieurs ont un esprit fertile et subtil, un jugement fort, et beaucoup de connaissances acquises par l’étude, qui se perdent quand il est question de faire un choix. Il leur est fatal de s’attacher au pire, et l’on dirait qu’ils affectent de se tromper. C’est donc un des plus grands dons du ciel d’être né homme de bon choix.


LII

Ne s’emporter jamais.

C’est un grand point que d’être toujours maître de soi-même. C’est être homme par excellence, c’est avoir un cœur de roi, attendu qu’il est très difficile d’ébranler une grande âme. Les passions sont les humeurs élémentaires de l’esprit : dès que ces humeurs excèdent, l’esprit devient malade ; et si le mal va jusqu’à la bouche, la réputation est fort en danger. Il faut donc se maîtriser si bien que l’on ne puisse être accusé d’emportement, ni au fort de la prospérité, ni au fort de l’adversité ; qu’au contraire on se fasse admirer comme invincible.


LIII

Diligent et intelligent.

La diligence exécute promptement ce que l’intelligence pense à loisir. La précipitation est la passion des fous qui, faute de pouvoir découvrir le danger, agissent à la boulevue. Au contraire, les sages pèchent en lenteur, effet ordinaire de la réflexion. Quelquefois le délai fait échouer une entreprise bien concertée. La prompte exécution est la mère de la bonne fortune. Celui-là a beaucoup fait, qui n’a rien laissé à faire pour le lendemain. Ce mot est digne d’Auguste : Hâtez-vous lentement.


LIV

Avoir du sang aux ongles.

Quand le lion est mort, les lièvres ne craignent pas de l’insulter. Les braves gens n’entendent point raillerie. Quand on ne résiste pas la première fois, on résiste encore moins la seconde, et c’est toujours de pis en pis ; car la même difficulté, qui se pouvait surmonter au commencement, est plus grande à la fin. La vigueur de l’esprit surpasse celle du corps, il la faut toujours tenir prête, ainsi que l’épée, pour s’en servir dans l’occasion ; c’est par où l’on se fait respecter. Plusieurs ont eu d’éminentes qualités, qui, faute d’avoir eu du cœur, ont passé pour morts, ayant toujours vécu ensevelis dans l’obscurité de leur abandonnement. Ce n’est pas sans raison que la nature a joint dans les abeilles le miel et l’aiguillon, et pareillement les nerfs et les os dans le corps humain. Il faut donc que l’esprit ait aussi quelque mélange de douceur et de fermeté.


LV

L’homme qui sait attendre.

Ne s’empresser, ni ne se passionner jamais, c’est la marque d’un cœur qui est toujours au large. Celui qui sera le maître de soi-même le sera bientôt des autres. Il faut traverser la vaste carrière du temps pour arriver au centre de l’occasion. Un temporisement raisonnable mûrit les secrets et les résolutions. La béquille du temps fait plus de besogne que la massue de fer d’Hercule. Dieu même, quand il nous punit, ne se sert pas du bâton, mais de la saison. Ce mot est beau : Le temps et moi nous en valons deux autres. La fortune même récompense avec usure ceux qui ont la patience de l’attendre.


Baltasar Gracián. L’homme de cour