L’homme de cour (XLVI – L).

XLVI

Corriger son antipathie.

Nous avons coutume de haïr gratuitement, c’est-à- dire avant même que de savoir quel est celui que nous haïssons ; et quelquefois cette aversion vulgaire ose bien attaquer de grands personnages. La prudence la doit surmonter, car rien ne décrédite davantage que de haïr ceux qui méritent le plus d’être aimés. Comme il est glorieux de sympathiser avec les héros, il est honteux d’avoir de l’antipathie pour eux.


XLVII

Éviter les engagements.

C’est une des principales maximes de la prudence. Dans les grandes places il y a toujours une grande distance d’un bout à l’autre ; il en est de même des grandes affaires. Il y a bien du chemin à faire avant que d’en voir la fin; c’est pourquoi les sages ne s’y engagent pas volontiers. Ils en viennent le plus tard qu’ils peuvent à la rupture, attendu qu’il est plus facile de se soustraire à l’occasion que d’en sortir à son honneur. Il y a des tentations du jugement, il est plus sûr de les fuir que de les vaincre. Un engagement en tire après soi un autre plus grand, et d’ordinaire le précipice est à côté. Il y a des gens qui, de leur naturel, et quelquefois aussi par un vice de nation, se mêlent de tout, et s’engagent inconsidérément. Mais celui qui a la raison pour guide va toujours bride en main ; il trouve plus d’avantage à ne se point engager qu’à vaincre, et, quoiqu’il y ait quelque étourdi tout prêt de commencer, il se garde bien de faire le deuxième.


XLVIII

L’homme de grand fonds.

Plus on a de fonds, et plus on est homme. Le dedans doit toujours valoir une fois plus que ce qui paraît dehors. Il y a des gens qui n’ont que la façade, ainsi que les maisons que l’on n’a pas achevé de bâtir faute de fonds. L’entrée sent le palais, et le logement la cabane. Ces gens-là n’ont rien où l’on se puisse fixer, ou plutôt tout y est fixe ; car, après la première salutation, la conversation finit. Ils font leur compliment d’entrée, comme les chevaux de Sicile font leurs caracols, et puis ils se métamorphosent tout à coup en taciturnes ; car les paroles s’épuisent aisément quand l’entendement est stérile. Il leur est facile d’en tromper d’autres qui n’ont aussi, comme eux, que l’apparence ; mais ils sont la fable des gens de discernement, qui ne tardent guère à découvrir qu’ils sont vides au-dedans.


XLIX

L’homme judicieux et pénétrant.

Il maîtrise les objets, et jamais n’en est maîtrisé. Sa sonde va incontinent jusqu’au fond de la plus haute profondeur ; il entend parfaitement à faire l’anatomie de la capacité des gens ; il n’a qu’à voir un homme pour le connaître à fond, et dans toute son essence ; il déchiffre tous les secrets du cœur les plus cachés ; il est subtil à concevoir, sévère à censurer, judicieux à tirer ses conséquences ; il découvre tout ; il remarque tout ; il comprend tout.


L

Ne se perdre jamais le respect à soi-même.

Il faut être tel que l’on n’ait pas de quoi rougir devant soi-même. Il ne faut point d’autre règle de ses actions que sa propre conscience. L’homme de bien est plus redevable à sa propre sévérité qu’à tous les préceptes. Il s’abstient de faire ce qui est indécent, par la crainte qu’il a de blesser sa propre modestie, plutôt que pour la rigueur de l’autorité des supérieurs. Quand on se craint soi-même, l’on n’a que faire du pédagogue imaginaire de Sénèque.


Baltasar Gracián. L’homme de cour.