Léon Degrelle. Le passé et le bonheur.

Sous nos propres yeux, le passé a été liquidé.

Voilà cinquante ans, le monde ouvrier, peu payé, jouissait d’une certaine stabilité. Il n’y avait pas de banques rutilantes tous les trente mètres, dans les ruelles populaires, mais les économies, modestes — presque générales — assuraient de nombreuses tranquillités.

Quant au paysan, il se tirait plus ou moins d’affaire avec son blé, ses choux, ses olives, ses carottes, ses cochons. Il se rendait à son champ en fredonnant une vieille ritournelle, perché sur la croupe de son âne aux oreilles dressées comme des porte-voix.

C’était l’Europe des champs, des champs purs, des champs simples, nœud et subsistance de la vie.

À la Première Guerre mondiale, plus de la moitié des morts « tombés pour la France » ou « tombés pour l’Allemagne » étaient des paysans. Ce n’est presque plus croyable. Mais c’était ainsi, plus de 50 %. À présent, il reste dans les campagnes moins de 7 % de villageois.

Et encore, c’est provisoire. Bientôt, dans toute l’Europe, ils ne seront plus que 5 %, ou 4 %. Au surplus, ils seront menacés d’inondation, à des prix bradés, des immenses surplus américains. Ils représentent une charge croissante pour les États. Ils ne pourront plus subsister en Europe qu’à coups de subventions, représentant, à elles seules, 60 % des soutiens accordés par les caissiers du Marché commun.

Aux États-Unis, aujourd’hui, les agriculteurs ne sont plus que 3 % de la population. Et encore s’agit-il d’une paysannerie faussée, qui s’est industrialisée presque complètement, et qui ne s’en sort matériellement qu’à force de griller, de moudre, de triturer, de surgeler des produits créés à la chaîne, trafiqués, hâtifs, ayant perdu leur saveur, enrobés dans un plastique brillant qui ne sert qu’à engamer l’acheteur.

Le monde de l’agriculture était, avant la Seconde Guerre mondiale, l’essence même des peuples européens. Ceux-ci veillaient avec un soin jaloux à la beauté et à la qualité des produits de leurs récoltes, chefs-d’œuvre de patience. Ils se sentent, à cette heure, submergés par l’affairisme américain.

Le travailleur des villes, de son côté, a été converti en un complément imparfait de la machine. La machine travaille mieux que lui, plus vite que lui, prend souvent sa place. Acquérir une machine ultra-modeme, c’est employer 50 % ouvriers en moins, c’est créer 50 % de chômeurs en plus ; La machine sera la maîtresse inhumaine du XXIe siècle.

En prévision d’une mise à pied toujours possible du travailleur, il a fallu, dans des milliers de foyers, doubler la possibilité de survie, mettre la femme au labeur afin que son salaire supplée si l’autre, un jour, faisait défaut.

D’où le désordre des intimités : fatigue des couples, lassitude en face des travaux ménagers, heurts et incompréhension des caractères recrus, divorces, enfants chaque fois moins nombreux, confiés à des crèches anonymes.

Pourtant, la tendresse est nécessaire aux tout petits, aliment irremplaçable de l’équilibre enfantin.

D’autre part, l’usage constant des supermarchés, devenus le complément indispensable des foyers à double rendement et des enfants délaissés, a éliminé des millions de commerces modestes, élément stabilisateur essentiel de la société ; ils annoncent la disparition des classes moyennes.

L’État est devenu le monstre financier du monde moderne, raflant à grand coups de râteaux une part, chaque année accrue, du bénéfice familial, souvent factice mais cependant durement acquis, qu’un quelconque soubresaut économique peut inopinément aplatir.

L’humanité se croit libre ; mais en quoi l’est-elle ? L’hyper-capitalisme domine la société. Il est la forme nouvelle de l’esclavage, un esclavage dont les dorures ne camouflent guère la cruauté. Le pauvre, si pauvre fût-il, pouvait jadis tenir plus ou moins le coup. Un rien suffisait. Aujourd’hui, la rigueur implacable de la vie moderne, avec sa super-consommation, et ses dépenses sans cesse accrues, domine. ou étrangle le démuni ; L’homme foncièrement honnête finit par être considéré comme un niais. C’est le plus malin, le plus combinard, le moins scrupuleux qui l’emporte. Si l’argent fait défaut, on emprunte, bien au-delà de ses possibilités, quitte, l’épée à la gorge, à être tyrannisé par ses créanciers ; les cartes de crédit sont devenues, pour les neuf dixièmes des ménages, des faux passeports vers le piège de la richesse, qui fuit sans cesse et qu’on veut sans cesse happer une nouvelle fois.

Un jeune ne comprend même plus que, jadis, on eût pu vivre autrement.

La vie moderne, certes, théoriquement, est plus aisée que jadis, mais pour certains seulement. Elle rejette à la géhenne des peuples entiers, non évolués. Quant à la plupart des hommes et des femmes qui travaillent dur, ils ne sont riches que d’un argent qui s’éclipse, qui leur court entre les doigts et disparaît comme l’eau sous les sables.

L’homme moderne se meut dans des millions d’autos fourre-tout qui lui donnent l’illusion d’échapper au réel. Mais ces routes sont aberrantes. L’asphalte empeste, dans les villes les plus surpeuplées. L’air salit les poumons, souille le sang. Dans nos avenues bruyantes, sur les arbres eux- mêmes, au feuillage décoloré, les derniers oiseaux fuient.

La pollution noirâtre des usines surgit partout, de plus en plus asphyxiante.

Au siècle prochain, il y aura des fabriques plantées jusque dans les champs de riz ou de manioc les plus lointains, au Laos, chez les Mandchous, en Polynésie.

L’immense tohu-bohu humain dévale de toute part comme un fleuve aux odeurs rances. La nature elle-même est devenue une hirondelle aux ailes flasques.

Face aux difficultés presque surhumaines qui guettent l’entrée de Europe dans le XXIe siècle, celles-ci seront-elles, au moins, soulagées par des découvertes nouvelles, qui donneront des moyens extraordinaires de réagir ?…

Question capitale !

Léon Degrelle, « Appel aux jeunes européens », 1992.