L’homme de cour (XLI – XLV).

XLI

N’exagérer jamais.

C’est faire en homme sage de ne parler jamais en superlatifs, car cette manière de parler blesse toujours, ou la vérité, ou la prudence. Les exagérations sont autant de prostitutions de la réputation, en ce qu’elles découvrent la petitesse de l’entendement et le mauvais goût de celui qui parle. Les louanges excessives réveillent la curiosité et aiguillonnent l’envie ; de sorte que, si le mérite ne correspond pas au prix qu’on lui a donné, comme il arrive d’ordinaire, l’opinion commune se révolte contre la tromperie, et tourne le flatteur et le flatté en ridicule. C’est pourquoi l’homme prudent va bride en main, et aime mieux pécher par le trop peu que par le trop. L’excellence est rare, et, par conséquent, il faut mesurer son estime. L’exagération est une sorte de mensonge ; à exagérer, on se fait passer pour homme de mauvais goût et, qui pis est, pour homme de peu d’entendement.


XLII

De l’ascendant.

C’est une certaine force secrète de supériorité, qui vient du naturel et non de l’artifice ni de l’affectation. Chacun s’y soumet sans savoir comment, sinon que l’on cède à une vertu insinuante de l’autorité naturelle d’un autre. Ces génies dominants sont rois par mérite, et lions par un privilège qui est né avec eux. Ils s’emparent du cœur et de la langue des autres, par un je-ne-sais-quoi qui les fait respecter. Quand de tels hommes ont les autres qualités requises, ils sont nés pour être les premiers mobiles du gouvernement politique, d’autant qu’ils en font plus, d’un signe, que ne feraient les autres avec tous leurs efforts et tous leurs raisonnements.


XLIII

Parler comme le vulgaire, mais penser comme les sages.

Vouloir aller contre le courant, c’est une chose où il est aussi impossible de réussir qu’il est aisé de s’exposer au danger ; il n’y a qu’un Socrate qui le pût entreprendre. La contradiction passe pour une offense, parce que c’est condamner le jugement d’autrui. Les mécontents se multiplient, tantôt à cause de la chose que l’on censure, tantôt à cause des partisans qu’elle avait. La vérité est connue de très peu de gens, les fausses opinions sont reçues de tout le reste du monde. Il ne faut pas juger d’un sage par les choses qu’il dit, attendu qu’alors il ne parle que par emprunt, c’est-à- dire par la voix commune, quoique son sentiment démente cette voix. Le sage évite autant d’être contredit que de contredire. Plus son jugement le porte à la censure, et plus il se garde de la publier. L’opinion est libre, elle ne peut ni ne doit être violentée. Le sage se retire dans le sanctuaire de son silence ; et, s’il se communique quelquefois, ce n’est qu’à peu de gens, et toujours à d’autres sages.


XLIV

Sympathiser avec les grands hommes.

C’est une qualité de héros que d’aimer les héros ; c’est un instinct secret que la nature donne à ceux qu’elle veut conduire à l’héroïsme. Il y a une parenté de cœurs et de génies, et ses effets sont ceux que le vulgaire ignorant attribue aux enchantements. Cette sympathie n’en demeure pas à l’estime, elle va jusqu’à la bienveillance, d’où elle arrive enfin à l’attachement ; elle persuade sans parler, elle obtient sans recommandation. Il y en a une active et une passive, et plus elles sont sublimes, plus elles sont heureuses. L’adresse est de les connaître, de les distinguer, et d’en savoir faire l’usage qu’il faut. Sans cette inclination, tout le reste ne sert de rien.


XLV

User de réflexion, sans en abuser.

La réflexion ne doit être ni affectée, ni connue. Tout artifice doit se cacher, d’autant qu’il est suspect ; encore plus toute précaution, parce qu’elle est odieuse. Si la tromperie est en règne, redoublez votre vigilance, mais sans le faire connaître, de peur de mettre les gens en défiance. Le soupçon provoque la vengeance, et fait penser à des moyens de nuire auxquels on ne pensait pas auparavant. La réflexion qui se fait sur l’état des choses est d’un grand secours pour agir. Il n’y a point de meilleure preuve du bon sens que d’être réflexif. La plus grande perfection des actions dépend de la pleine connaissance avec laquelle elles sont exécutées.


Baltasar Gracián. L’homme de cour.