Léon Degrelle. L’Europe dans la mélasse.

La démocratie que nous voyons se décomposer sous nos yeux, c’est l’anarchie, ce sont les chemins rompus d’ornières, c’est la flibusterie.

Des centaines d’aventuriers, des rhétoriqueurs, des demeurés infestés d’ignorance, perchés sur des strapontins parlementaires ou ministériels, caquettent, font la roue, agitent du vent. Les États vont de bourrasque en bourrasque. les budgets dégringolent au fond de précipices béants comme des gueules de volcan. On ne calcule plus les dettes nationales par millions mais par milliards, emportés comme les grains de sable ourlant l’immensité des mers.

La chute des principes est tout aussi impressionnante : l’homme ne croit plus qu’au fric, au seul fric, le bouddha à qui tout revient et dont tout dépend. L’idéal, c’est de la blague ! Quiero vivir ! commentent les Espagnols. Je veux vivre ! En fait on ne vit plus que les pieds en l’air, sur un sol qui partout s’éboule. le tapage des saxophones rythme la dégringolade, dégringolade des nations, dégringolade des mœurs, dégringolade du divin et de l’humain. le tout, d’ailleurs, dans une euphorie que chacun croit réelle. La vie, vous l’entendez, fait boum ! Et la société ! Et les États, le nez barbotant dans la mélasse.

Dans ce tohu-bohu, une Europe administrative, dite Marché commun, a succédé, sur des pattes de tortue, à l’Europe unifiée de nos combats. Elle campe à Bruxelles. Elle n’a pas de figure. Elle est avant tout un conglomérat, un pot-pourri de quelque vingt mille fonctionnaires omnipotents, de budgétivores bigarrés aux privilèges matériels sans cesse accrus. Nulle communauté populaire ne les a élus. C’est un congrès de chefs de bureau. La démocratie, dans toute cette affaire, n’est qu’une bulle incolore, inconsistante, qui, au moindre courant d’air, s’éteint et disparaît.

Déifiée jadis, la Démocratie n’est plus, en cette fin du vingtième siècle, qu’un attrape-nigauds. Les partis politiques, qu’ils soient rouges, blancs, jaunes, verts, qu’ils soient de gauche, de centre, de droite, sont tous identiques dans leur inutilité tapageuse.

Ils ont même été incapables, où que ce fût, de résorber ou simplement d’atténuer le chômage, problème social élémentaire. Ils l’ont, au contraire, accru fabuleusement. Chaque année, dans leur Europe naine du Marché commun, un million, deux millions de chômeurs de plus — des jeunes surtout — accrochent leur misère aux porte-manteaux d’une économie en faillite.

Les États écrasent les populations — celles qui travaillent encore! — sous des impôts d’extermination. Ils dévorent, dans la gabegie, la moitié, ou davantage, des fruits du labeur de tout créateur audacieux.

Les mêmes partis appelés « démocratiques », qui eussent dû apporter une solution économique à la misère d’un tiers-monde qu’ils avaient eux-mêmes projeté comme un sac de détritus dans leur libération bradée de 1945, ont été tout aussi impuissants en face de l’invasion multitudinaire et multiraciale d’énormes contingents guenilleux de populations étrangères, déboussolées par leur faute, débordant à présent tous les garde-fous sociaux.

Par-dessus le marché, ces liquidateurs politiques sont redoutablement corrompus, soit par nécessité électorale (au stade national une élection, avec tout son tintamarre publicitaire, coûte des fortunes !), soit par boulimie personnelle ou familiale (les épouses, souvent sorties de rien et vite accoutumées aux voitures de service et aux voyages à l’œil à Los Angeles et à Tokyo, ne veulent pas redevenir des concierges, des femmes à journée !).

Aussi les politiciens barbotent-ils dans les magouilles, les factures de complaisance, les pots-de- vin. Ils prélèvent des pourcentages de rapine sur les contrats d’État, sur les fournitures officielles, sur les travaux publics, sur toutes les opérations où le trafic d’influence peut planter ses pompes aspirantes.

Ils n’inspirent plus parmi les électeurs — tous peuvent le constater — qu’une immense lassitude et même, chez beaucoup, une répugnance croissante.

Qu’en Europe, ou dans les immensités russes, surgisse demain, balai au poing, un réformateur de génie, apportant aux masses un vrai programme économique et social de salut populaire, et les maffias pseudo démocratiques verront balayer rapidement leur grouillement visqueux de cloportes repus ! La démocratie ne se survit encore, vaille que vaille, à cette heure, que parce qu’il y a, pour l’instant, pénurie de fossoyeurs !

L’échec démocratique, depuis 1945, a été total, politiquement, économiquement, socialement, moralement. Et cela juste au moment où, à demi ruinée, étouffée entre les ambitions mondiales des Américains fous de leur réussite momentanée, l’Europe devrait faire face dans tous les domaines, sous peine de périr, à des obligations inéluctables.

Le monde communiste, insensé dès le départ (1917), parce que basé sur une lutte des classes suicidaire, avait fait massacrer, avec une sauvagerie délirante, des dizaines de millions de récalcitrants.

Heureusement, dès 1942, l’ordre européen avait mis en déroute ces Soviets, depuis le golfe de Finlande jusqu’au sommet des pics caucasiens. Vingt peuples de l’Est eussent pu dès lors être sauvés, sans l’imbécillité criminelle des Américains de Roosevelt, comblant Staline d’un matériel de guerre absolument anéantissant.

Ces gangs alliés non seulement ont permis à ce tyran de gagner la seconde Guerre mondiale, mais ils lui livrèrent en plus, en mai 1945, en cadeau inouï, toute l’Europe de l’Est. Il fallut attendre presque un demi-siècle pour que les esclaves de Varsovie, de Prague, de Bucarest, de Sofia, puis tous les peuples de Russie à leur suite, parvinssent à se libérer d’eux-mêmes, sans qu’un seul gouvernement « démocratique » de l’Ouest les eût aidés en quoi que ce fût, à faire sauter leurs garrots.

Maintenant, il s’agit de remettre en état ce fabuleux champ de ruines.

Rien que pour redresser l’Allemagne de l’Est, l’Allemagne de l’Ouest s’est saignée jusqu’au fond des veines entre 1989 et 1992. Tout était à refaire. Les vieilles usines polluantes installées par les Soviets empestaient l’air. Leurs machines vétustes étaient incapables de lutter contre toute concurrence moderne. Il allait falloir tout raser, trouver des milliers de reconstructeurs privés, non dépourvus d’audace. Entre-temps, la masse ouvrière, réduite au chômage pendant les années de restructuration, ne pourrait subsister physiquement que grâce à des indemnités atteignant des sommes astronomiques.

Et, surtout, l’ouvrier de l’Allemagne de l’Est, dégoûté pendant cinquante ans de toute initiative personnelle, tuée à l’avance par l’égalitarisme soviétique, avait perdu le vieux goût du travail bien fait, à la manière allemande, que le laisser-aller communiste et l’absence de tout stimulant avaient gâché stupidement.

C’est — œuvre immense — tout une texture sociale qu’il faudrait reconstituer comme si, avant, elle n’avait jamais existé. L’Allemagne de l’Ouest, pourtant redevenue très riche et très entreprenante, a consacré à ce travail de géant toutes ses forces. Elle a fait face à l’épreuve vaillamment, mais très difficilement. Elle devra encore suer sang et eau pendant des années avant d’avoir rendu vie et dynamisme à l’Allemagne de l’Est, totalement dénaturée après 1945, par l’aberration stalinienne que les Alliés eux-mêmes avaient installée sur place à la fin des hostilités.

L’Allemagne de l’Est avait été, toutefois, le pays le moins arriéré dominé par l’URSS ; mais elle ne représente à peine que le vingtième de ceux-ci (19 millions d’habitants sur 400 millions !). Qui, quand, comment se charge-t-on de remettre sur pied les autres dix-neuf vingtièmes, complètement démantibulés, en proie à l’incohérence ?

Or, si on ne les sauve pas rapidement, et avec une vigueur exemplaire, ils sombreront dans l’anarchie…

Alors ?…

Les États-Unis les repêcheront-ils ? Eux qui, durant la seconde Guerre mondiale, aidèrent si puissamment Staline à les noyer ?… Ils sont eux-mêmes en pleine crise économique. Dans le mince effort mondial tenté pour venir en aide aux peuples de Russie en 1991, la participation américaine n’a été que de quelque 3 %, presque insignifiante !

Les États-Unis forment la nation la plus matérialiste de la terre. Pour s’assurer les pétroles du Koweit, oui, ils ont mobilisé les hommes et l’argent de toute la terre. Mais c’était un placement, non une opération philanthropique.

Peut-être le pétrole de la Sibérie les tentera-t-il, pour le plus grand profit de leur hyper-capitalisme aux dents de requin, et pour la gloire de leur nouvel « ordre mondial » ?

En sera-t-il ainsi ? De toute façon, l’ex-URSS n’est pas que du pétrole. Il n’y a pas, là-bas, que des barils à remplir, mais trois cents millions d’êtres humains à nourrir et à régénérer.

Le vrai, c’est l’Europe, l’Europe branlante d’aujourd’hui, qui aura, qu’elle le veuille ou non, à faire l’essentiel.

Or, redresser les ruines de l’URSS représente, nous l’avons vu, un effort au moins vingt fois supérieur à celui que fournit à grand peine aujourd’hui l’Allemagne de l’Ouest.

Celle-ci a dû, à cette fin, vider dangereusement ses caisses. Pourra-t-elle les remplir et les déverser vingt fois de plus, pour recréer économiquement et industriellement le gigantesque espace russe, complément indispensable d’une Europe forte.

En dehors des Allemands, qui ?

La France, méfiante — on la comprend —, est séculairement tout près de ses sous. Elle hésite déjà à recevoir une poignée de réfugiés croates ou bosniaques, alors que l’Allemagne, malgré tous ses soucis, en a accueilli, avec une générosité critiquée, plus de deux cents mille ! Alors, repêcher demain trois cents millions de faillis de l’Est ?…

Les Anglais ?…

Ils ont des plis de pantalons impeccables, des parapluies raides comme des aiguillons de bouviers; leurs femmes portent des chapeaux floquetés de rubans imposantes comme des transatlantiques. À part cela, leurs portefeuilles sont caparaçonnés d’élastiques ! Et, d’ailleurs, ils sont eux aussi en pleine dégringolade depuis que Churchill, ivrognant et pétaradant, a bradé leur empire en 1945…

Qui d’autre, de prime face, a envie de bouger ?

Et, surtout, de « casquer » ?

Les conférences à grand tralala se multiplient, où l’on n’accouche jamais que de fœtus. Jusqu’à présent, la collaboration financière aux Russes déconfits n’a été qu’un pourboire lâché péniblement par des râcle-deniers à un Gorbatchev et à un Eltsine trottant de pays en pays en tendant la casquette…

Léon Degrelle, « Appel aux jeunes européens », 1992.