L’homme de cour (XXVI – XL).

XXXVI

Sonder sa fortune et ses forces, avant que de s’embarquer dans aucune entreprise.

Cette expérience est bien plus nécessaire que la connaissance de notre tempérament. Si c’est être fou que de commencer à quarante ans à consulter Hippocrate sur sa santé, celui-là l’est encore plus qui commence, à cet âge, d’aller à l’école de Sénèque pour apprendre à vivre. C’est un grand point que de savoir gouverner la fortune, soit en attendant sa belle humeur (car elle prend plaisir à être attendue), ou en la prenant telle qu’elle vient ; car elle a un flux et un reflux, et il est impossible de la fixer, hétéroclite et changeante comme elle est. Que celui qui l’a souvent éprouvée favorable ne cesse point de la presser, d’autant qu’elle a coutume de se déclarer pour les gens hardis, et que, comme galante, elle aime les jeunes gens. Que celui qui est malheureux se retire, pour ne pas recevoir l’affront d’être maltraité deux fois devant un concurrent heureux.


XXXVII

Deviner où portent de petits mots qu’on nous jette en passant, et savoir en tirer du profit.

C’est là le plus délicat endroit du commerce du monde ; c’est la plus fine sonde des replis du cœur humain. Il y a des pointes malicieuses, outrées, et trempées dans le fiel de la passion. Ce sont des coups de foudre imperceptibles, qui font quitter prise à ceux qu’ils frappent. Un petit mot a souvent précipité, du faîte de la faveur, des gens qui n’avaient pas seulement été ébranlés des murmures de tout un peuple bandé contre eux. Il y a d’autres mots, ou rencontres, qui font un effet tout contraire, c’est-à-dire qui soutiennent et augmentent la réputation de ceux dont il est parlé. Mais comme ils sont jetés avec adresse, il faut aussi les recevoir avec précaution; car la sûreté consiste à connaître l’intention, et le coup prévu est toujours paré.


XXXVIII

Savoir se modérer dans la bonne fortune.

C’est un coup de bon joueur en fait de réputation. Une belle retraite vaut bien une belle entreprise. Quand on a fait de grands exploits, il en faut mettre la gloire à couvert en se retirant du jeu. Une prospérité continue a toujours été suspecte ; celle qui est entremêlée est plus sûre : un peu d’aigre-doux la fait trouver meilleure. Plus les prospérités s’entassent les unes sur les autres, et plus elles sont glissantes et sujettes au revers. La brièveté de la jouissance est quelquefois récompensée par la qualité du plaisir. La fortune se lasse de porter toujours un même homme sur son dos.


XXXIX

Connaître l’essence et la saison des choses, et savoir s’en servir.

Les œuvres de la nature arrivent toujours au point ordinaire de leur perfection ; elles vont toujours en augmentant, jusqu’à ce qu’elles y parviennent ; et puis toujours en diminuant, dès qu’elles y sont parvenues. Au contraire, celles de l’art ne sont presque jamais si parfaites qu’elles ne le puissent encore être davantage. C’est une marque de goût fin de discerner ce qu’il y a d’excellent dans chaque chose ; mais peu de gens en sont capables, et ceux qui le peuvent ne le font pas toujours. Il y a un point de maturité jusque dans les fruits de l’entendement, et il importe de connaître ce point pour en faire son profit.


XL

Se faire aimer de tous.

C’est beaucoup d’être admiré, mais c’est encore plus d’être aimé. La bonne étoile y contribue quelque chose, mais l’industrie tout le reste ; celle-ci achève ce que l’autre ne fait que commencer. Un éminent mérite ne suffit pas, bien que véritablement il soit aisé de gagner l’affection, dès que l’on a gagné l’estime. Pour être aimé, il faut aimer, il faut être bienfaisant, il faut donner de bonnes paroles, et encore de meilleurs effets. La courtoisie est la magie politique des grands personnages. Il faut premièrement mettre la main aux grandes affaires, et puis l’étendre libéralement aux bonnes plumes ; employer alternativement l’épée et le papier. Car il faut rechercher la faveur des écrivains qui immortalisent les grands exploits.


Baltasar Gracián. L’homme de cour.