L’homme de cour (XXXI – XXXV).

XXXI

Connaître les gens heureux, pour s’en servir ; et les malheureux, pour s’en écarter.

D’ordinaire, le malheur est un effet de la folie ; et il n’y a point de contagion plus dangereuse que celle des malheureux. Il ne faut jamais ouvrir la porte au moindre mal, car il en vient toujours d’autres après, et même de plus grands qui sont en embuscade. La vraie science au jeu est de savoir écarter ; la plus basse de la couleur qui tourne vaut mieux que la plus haute de la partie précédente. Dans le doute, il n’y a rien de meilleur que de s’adresser aux sages ; tôt ou tard on s’en trouvera bien.


XXXII

Avoir le renom de contenter chacun.

Cela met en réputation ceux qui gouvernent : c’est par où les souverains gagnent la bienveillance publique. Le seul avantage qu’ils ont est de pouvoir faire plus de bien que tout le reste des hommes. Les vrais amis sont ceux qu’on se fait à force d’amitiés. Mais il y a des gens qui sont sur le pied de ne contenter personne, non pas tant à cause que cela leur serait à charge, que parce que leur naturel répugne à faire plaisir : contraires en tout à la bonté divine, qui se communique incessamment.


XXXIII

Savoir se soustraire.

Si c’est une grande science que de savoir refuser des grâces, c’en est une plus grande de se savoir refuser à soi-même, aux affaires, et aux visites. Il y a des occupations importunes qui rongent le temps le plus précieux. Il vaut mieux ne rien faire que de s’occuper mal à propos. Il ne suffit pas, pour être homme prudent, de ne faire point d’intrigues ; mais il faut encore éviter d’y être mêlé. Il ne faut pas être si fort à chacun que l’on ne soit plus à soi-même. On ne doit point abuser de ses amis, ni rien exiger d’eux au delà de ce qu’ils accordent volontiers. Tout ce qui est excessif est vicieux, surtout dans la conversation ; et l’on ne saurait se conserver l’estime et la bienveillance des gens, sans ce tempérament, d’où dépend la bienséance. Il faut mettre toute sa liberté à si bien choisir que l’on ne pèche jamais contre le bon goût.


XXXIV

Connaître son fort.

Cette connaissance sert à cultiver ce que l’on a d’excellent, et à perfectionner ce que l’on a de commun. Bien des gens fussent devenus de grands personnages, s’ils eussent connu leur vrai talent. Connaissez donc le vôtre, et joignez-y l’application. Dans les uns, le jugement l’emporte, et, dans les autres, le courage. La plupart font violence à leur génie : d’où il arrive qu’ils n’excellent jamais en rien. L’on quitte fort tard ce que la passion a fait épouser de bonne heure.


XXXV

Peser les choses selon leur juste valeur.

Les fous ne périssent que faute de ne penser à rien. Comme ils ne conçoivent pas les choses, ils ne voient ni le dommage, ni le profit ; et, par conséquent, ils ne s’en mettent point en peine. Quelques-uns font grand cas de ce qui importe peu, et n’en font guère de ce qui importe beaucoup, parce qu’ils prennent tout à rebours. Plusieurs, faute de sentiment, ne sentent pas leur mal. Il y a des choses où l’on ne saurait trop penser. Le sage fait réflexion à tout, mais non pas également. Car il creuse où il y a du fond, et quelquefois il pense qu’il y en a encore plus qu’il ne pense : si bien que sa réflexion va jusqu’où est allée son appréhension.


Baltasar Gracián. L’homme de cour.