L’homme de cour (VI – X).

VI

L’homme au comble de sa perfection.

Il ne naît pas tout fait, il se perfectionne de jour en jour dans ses mœurs et dans son emploi, jusqu’à ce qu’il arrive enfin au point de la consommation. Or l’homme consommé se reconnaît à ces marques : au goût fin, au discernement, à la solidité du jugement, à la docilité de la volonté, à la circonspection des paroles et des actions. Quelques-uns n’arrivent jamais à ce point, il leur manque toujours je ne sais quoi ; et d’autres n’y arrivent que tard.


VII

Se bien garder de vaincre son maître.

Toute supériorité est odieuse ; mais celle d’un sujet sur son prince est toujours folle, ou fatale. L’homme adroit cache des avantages vulgaires, ainsi qu’une femme modeste déguise sa beauté sous un habit négligé. Il se trouvera bien qui voudra céder en bonne fortune, et en belle humeur ; mais personne qui veuille céder en esprit, encore moins un souverain. L’esprit est le roi des attributs, et, par conséquent, chaque offense qu’on lui fait est un crime de lèse-majesté. Les souverains le veulent être en tout ce qui est le plus éminent. Les princes veulent bien être aidés, mais non surpassés. Ceux qui les conseillent doivent parler comme des gens qui les font souvenir de ce qu’ils oubliaient, et non point comme leur enseignant ce qu’ils ne savaient pas. C’est une leçon que nous font les astres qui, bien qu’ils soient les enfants du soleil, et tout brillants, ne paraissent jamais en sa compagnie.


VIII

L’homme qui ne se passionne jamais.

C’est la marque de la plus grande sublimité d’esprit, puisque c’est par là que l’homme se met au-dessus de toutes les impressions vulgaires. Il n’y a point de plus grande seigneurie que celle de soi-même, et de ses passions. C’est là qu’est le triomphe du franc-arbitre. Si jamais la passion s’empare de l’esprit, que ce soit sans faire tort à l’emploi, surtout si c’en est un considérable. C’est le moyen de s’épargner bien des chagrins, et de se mettre en haute réputation.


IX

Démentir les défauts de sa nation.

L’eau prend les bonnes ou mauvaises qualités des mines par où elle passe, et l’homme celles du climat où il naît. Les uns doivent plus que les autres à leur patrie, pour y avoir rencontré une plus favorable étoile. Il n’y a point de nation, si polie qu’elle soit, qui n’ait quelque défaut originel que censurent ses voisins, soit par précaution, ou par émulation. C’est une victoire d’habile homme de corriger, ou du moins de faire mentir la censure de ces défauts. L’on acquiert par là le renom glorieux d’être unique, et cette exemption du défaut commun est d’autant plus estimée que personne ne s’y attend. Il y a aussi des défauts de famille, de profession, d’emploi, et d’âge qui, venant à se trouver tous dans un même sujet, en font un monstre insupportable, si l’on ne les prévient de bonne heure.


X

Fortune et renommée.

L’une a autant d’inconstance que l’autre a de fermeté. La première sert durant la vie, et la seconde après. L’une résiste à l’envie, l’autre à l’oubli. La fortune se désire, et se fait quelquefois avec l’aide des amis ; la renommée se gagne à force d’industrie. Le désir de la réputation naît de la vertu. La renommée a été et est la sœur des géants : elle va toujours par les extrémités de l’applaudissement, ou de l’exécration.


Baltasar Gracián. L’homme de cour.